# Barthélemy — Critique textuelle de l'Ancien Testament — Volume 2


---
## Page 148

                                         ls 8,11

Origines des corrections :
     Nous verrons que la traduction de RSV, J3, RL, NEB, TOB, quoique la plus
classique, suppose probablement une correction vocalique.
     Quant a J12 et a !'alternative de NEB, eile correspond a l'une des suggestions
faites par BH3S, cette derniere attribuant cette let;on a 1 Q-a, Sym et la *S. Cette
                     a             a
suggestian remante Fareira et Michaelis (OE;B), ce dernier se fondant sur Sym et
la *S.

Les temoins anciens :
      En effet, Sym (xa'i anEOtT)aE µE), atteste par Eusebe et par le ms 710, appuie for-
mellement cette correction. Mais la *S ( 'J7L7Dl1) a Ju ici cet inaccompli comme coor-
donne ( '~}'!?'~) de mllme que ThAq dont la let;on {xal a11oatl)OEL µE) nous est rappor-
tee par le ms 710.
      Quant a    1Q-a, Wildberger dit (et BHS et Brockington laissent entendre) qu'il
lit ici 'Jl'D'l. C'est inexact. Sa lei;on est uvo,. II est probable que la confusion yod/
waw qui regnait en son archetype a ete resolue de fat;on facilitante en un suffixe de
la 1e pers. du pluriel, par assimilation aux 4 verbes a la 2e pers. du pluriel qui se
trouvent dans les 2 vss suivants. Koenig (Hermeneutique 322, n. 69) a , en taut cas,
tort de pretendre que le scribe de 1Q-a confond 'waw' et 'yod' quand ils sont lies
a 'nun'. Voir, a ce propos, la fin de 6,8 en 1Q-a: Jes 'yod' y sont clairement speci-
fies.
      De nombreuses allusions ont ete faites a ce vs dans Ja litterature de la communaute
de Qumran : L 'allusion la plus formelle est en 11 QMelchisedec, 1. 25 au se lit [ ,] ll;j71l
oyn 71[n] n:J71l o,,on n;un. On a une allusion tres semblable en 1QSa I 2s : 'IIJ1JN1
oyn 71iü n:J71l 1]io 11/JN on,u. Des allusions saus une forme simplifiee se ren-
contrent dans le Document de Damas VIII 16 et XIX 29 : oyn 71·m no 7N11/J' 'll/J
et en 4Q17 4 I 14 ou se lit 71113 ,,o en un passage mutile qui contenait une citation
formelle de notre texte.
      Ces allusians paraissent suppaser en 1s 8, 11 une Je,;an nm oyn 71n n:J71l 110
qui serait Ja Vorlage requise par Je *G : anEL8oilm tij 11opELa tij\; oöov
    ,                                                        '       1
                                                                                   rnu>.aou
toutou.
      La *V (erudivit me) et le *T (,J97N1) ont, comme le *M, vu ici une forme du
verbe ,o,.

Choix textuel :
     Mllme les partisans les plus fideles du *M l'ont estime ici insatisfaisant.
     AJors que Saadya et Yefet ben Ely Je traduisaient par "il m'a appris" (comme la
*V et le *T), Abulwalid (Opuscules 50s) estimait cette interpretation inexacte: "Se-
lon moi, 'El?~1 est un futur de ,o, dont la premiere radicale a ete inseree dans la
deuxieme, co·mme dans m-1~~ (Is 44, 12). On en fait d'ordinaire le parfait d'une forme
lourde (= piel) ou le ~ere remplace le pata~, comme ailleurs le pata~ tient lieu du ~ere".
II repete cette analyse en ses U~ul (287,22-25).
             a
     Tenant l'exegese de cette forme en passe, Judah ibn Balaam conclut de l'analyse
d' Abulwalid que la vocalisation du *M est insatisfaisante : "A la place du ~ere, iJ
devrait y avoir un pata~ puisque c'est un parfait de la forme lourde".

                                            55



---
## Page 149

                                        Is 8, 11

     Radaq, lui aussi, a accepte l'analyse d'Abulwalid et, dans son commentaire, il
opte pour Je parfait, comme l'avait fait Judah ibn Balaam : "Je ~ere saus Je 'resh'
est a Ja place d'un patal) qui serait normal en cette forme, comme c'est Je cas en '~?~i?
( 1 R 2,8)". Dans sa grammaire, il traite trois fois de cette forme et son opinion evolue.
D'abord (Mikhlol 26b) iI considere Is 8, 11 comme un cas ou "il arrive que Ja troisieme
radicale du parfait piel ait un ~ere". Puis (94b) il hesite : "Je futur de 10, a parfois
Je 'yod' defectif comme en Is 8, 11 ou en Os 1D,10.. , mais il se peut aussi qu'en Is 8, 11
on ait affaire a un piel et que Je ~ere y tienne Ja place du pata~ de 'J11??1 que l'on at-
tendrait ici". Enfin (96b) il voit en notre forme un futur, Ja citant (comme Abulwalid)
a titre d'exemple de futur a 'yod' radical assimile analogue a Is 44, 12. Dans ses Sho-
rashim a propos du piel de ce verbe, il traite de notre forme et hesite encore : "Ici Ja
3e radicale a un ~ere, ce qui est contre l'analogie. Mais peut-etre que c'est un qal et
que Je 'yod' ecrit est celui de Ja preformante, Je 'yod' radical etant assimile dans Je
'samek' dagueshe, comme en m:i.~? (Is 44, 12)."
     Duran (83,23), Isa"ie de Träni et Elias Levita (Zikronot) optent ici pour un par-
fait piel a ~ere irregulier.
     Comme König (Syntax §413f) I'a note, Je fait que l'atnal) predide Je mot que
nous analysons indique que ce verbe n'a pas ete senti par /es accentuateurs comme
prolongeant I'expression infinitivale 1!iJ ngTQ:p, mais comme parallele a 1g~ qui pre-
cede. Le *M ne doit donc pas se comprendre comme "lorsque sa main m'a saisi et qu'il
m'a enjoint" (ce qui supposerait un inaccompli inverti relatant un evenement ponc-
tuel), mais : "ainsi m'a parle••• et il m'enjoignait" (l'inaccompli coordonne ayant une
valeur frequentative convenant bien aune action educative).
     Pour resumer les donnees pouvant orienter un choix textuel, notons d'abord que
Ja forme derivee de 10, que Je *M donne ici n'y a ete lue que par Ja *V et Je *T, alors
que 1Q-a, ThAq, Sym et Ja *S y ont vu un inaccompli hifil de 110 (Je *G et certaines
allusions dans les ecrits de Qumran semblant y avoir lu un accompli pluriel qal du
m~me verbe). La construction du verbe 10, avec 11;1 serait un hapax, alors que celle
de 110 avec cette preposition est frequente.
     La le~on 'E'l?~l , lue ici par Sym, a paru preferable au comite, comme tenant une
place intermediaire.entre cel/e du *Met ce/Jes de 1Q-a et du *G. En fonction de l'ana-
lyse qui precede, cet inaccompli inverti constitue un prolongement normal de Ja cir-
constancie/Je infinitivale qui precede. Le comite a attribue a cette le~on la note "C".

Interpretation proposee :
     On pourra donc traduire : "lorsque sa main m'a saisi et qu'il m'a detourne de
marcher sur Ja raute de ce peuple".


8,13 11/J 7,j7n [A] M 1Q-a 4Q-h G Sym VS T
8,14 I/J"Tj71l'7 [A] M 1Q-a G Aq Sym VS// paraphr: T

Options de nos traductions :
    Ces deux le~ons du *M ont ete respectees par RSV ("you shall regard as holy''
et "a sanctuary"), J3 ( "vous proclamerez saint" et "un sanctuaire") et TOB ( "vous

                                           56



---
## Page 150

                                          ls 8, 13-14

tiendrez paur saint" et "un sanctuaire"). J2 traduisait par "qu'il taut sanctifier" et
"le sanctuaire".
      Mais J1 dannait : "qui camplate" et amettait le secand mat en se referant au *T.
      RL danne : "verschwört euch" et "ein Fallstrick".
      NEB danne : "yau must caunt 'hard' "et "yaur 'hardship'" en natant qu'il s'agit
 de canjectures parce que l'hebreu est inintelligible en ce cantexte. Brackingtan precise
 que cela suppose : ~,,~~ti et 11j~1;1~.

Origines des correctians :
     En 8, 12 se rencantrent deux emplais de Ja racine 7l!ij7, Considerant que Je 'resh'
et Je 'dalet' se canfondent aisement et que la distinctian entre cette racine et celle
a laquelle appartiennent les deux mats que naus etudians ne tient qu'a une permuta-
tian du 'shin' et du 'dalet/resh', Lawth a repris une canjecture de Secker suggerant
de remplacer les deux 7~i?. du vs 12 par ltlijZ, abtenant ainsi pour les vss 12-14: "(12)
Ne dites pas saint taut. ce que ce peuple dit saint, et l'abjet de leur crainte, ne le
craignez pas ni ne le redoutez. ( 13) C'est le Seigneur Sabaot que vous tiendrez paur
saint, c'est lui que vaus craindrez, c'est lui que vaus redauterez. ( 14) II sera un sanctu-
aire et une pierre que l'on heurte ... " Apres avoir formule cette canjecture, Secker
hesitait, estimant que Jr 11,9 et tz 22,25 rendaient acceptable l'usage fait ici par le
*M de la racine 71!ij7, Lowth, estimant a juste titre que ces deux passages n'illustraient
pas bien le sens de cette racine en ls 8, 12, reprit a san campte avec convictian la
suggestian de Secker, suivi en cela par Lagarde, Bredenkamp, Stade (Zu Jes 137),
Grätz, HSAT234, Dort (Emendationes), Ehrlich (Miqra), Loisy (238s), Gray (hesi-
tant), Ziegler (EB), T ur-Sinai (Contribution 17 4s).
     Partant toujours du meme axiome que l'une des racines est, en ce contexte, une
carruptian de l'autre, Duhm a inverse Ja problematique. Ici, il estime que ce sant les
deux emplais de Ja racine Vij7 (en 13 et 14) qui sont inauthentiques:        -,~,:m~  (au vs
13) serait une carruptian de ~1'1:ii?l.! qu'il camprend ici au sens de "Jahve der Heere,
den macht zum Verschwörer!" QÜant a l!i:rj71'l'7 (au vs 14), reprenant une eventualite
envisagee puis repoussee par Lawth, Duh~: ~;time (a la suite de Bredenkamp) que
c'est une fausse variante paur l!ii?.il'l~. Dans les premieres editians de san cammentaire
il amettait danc ce mot en 14a; le cansiderant camme destine par un scribe a
remplacer Vj711'l'7( 1) de 14b. Mais, dans la 5e editian, au lieu de l'omettre, il le rem-
plai;ait par Vj711l7 qui se trouverait ainsi deux fois present en ce vs.
     Le premier etat de la conjecture de Duhm a ete adopte par BH2 et J1; alors que
le second etat l'a ete par BH3 (se fondant sur le *T) et RL.
     Dans la ligne de la conjecture de Duhm paur le premier mot, Driver (Passages
83) a propose pour le second (l!i'.:_Ij?l;I~ au vs 14) de lire 1'1:ii?~ "au quelque chose de
semblable". Cette proposition sera· adoptee par Kaiser, alors que Wildberger prefe-
rera (en parallele avec Y1~,~ du vs 13) 1~~,;i que NEB retiendra.

 Les temoins anciens :
      Le *M est appuye par 1Q-a pour les deux emplois de chacune des deux racines
 en question. 4Q-h l'appuie pour les trois premieres lettres de 1V'ij7n qui, seules de ces
 quatre mots, y sont conservees.

                                            57



---
## Page 151

                                         ls 8,13-14

     Le *G concorde avec Je *M pour Ja traduction de ll!l'lj7n (ayufoatE) et de l!llj71l7
(el~ ayfooµa). Sur ces deux points, celles des traductions hexaplaires qui nous sont
connues (Sym dans Je premier cas, Aq et Sym dans Je second) lui sont identiques.
Quant aux deux emplois de 1l!!i?., Sym les rend par avrnpot~ ( qui en est sa traduction
aussi en 2 R 11,14bis), alors ·que ThAq (attestes pour Je premier par Je ms 710) !es
rendent par ouvörnµo~. Sur ces points les traductions hexaplaires appuient Je *M,
alors que Je *G s'en eloigne en traduisant dans les deux cas par ox~ryp6v dont Ja racine
correspond tres couramment a Ja racine hebra"ique m.ij7 (le~on issue de 11!1j7 plutot
que de l!llj7).
     La *V, en chacun de ces quatre cas ( "coniuratio" bis en 12, "sanctificate" en 13
et "in sanctificationem" en 14), appuie clairement Je *M.
     C'est egalement Je *M que Ja *S ( victime d'un homeoteleuton dans les poly-
glottes de Paris et de Londres) traduit en 12(bis) par M111l (comme en 2 R 11,14bis),
en 13 par ll!llj7 et en 14 par Ml!llj71l7.
     Quant au *T, Jui aussi traduit Je *M en 12(bis) par 1111J et en 13 par l!l'lj7 1111l'ß.
En 14, c'est 11-7~.!l? qui y tient Ja place de l!llj71l7. BH3 a tort de pretendre que cette
traduction suppose une Vorlage llii?.ill?, puisque Je *T traduit cette expression, plus
loin en ce m@me vs, par M~~IJ?•

Choix textuel :
     Lowth interpretait justement 1t#i?. comme signifiant "a conspiracy". Mais il lisait
dans Ja KJ (reproduisant Ge sur ce ·p~int) : "a confederacy" et ne voyait pas ce que
pouvait avoir de reprehensible l'alliance entre les deux etats independants de Syrie
et d'Israel que ce mot designe. C'est cela, nous dit-il, qui l'incita a corriger Je *M par
conjecture. Mais, au XVle siecle, Thomas More (Apology eh. 44) considerait ce mot
comme "an odiouse heyghnouse name". Deja Chaucer, traduisant litteralement "a
conjuracioun" (en Boece, de Consolatione Philosophiae II, prosa 6,62), notait sur ce
mot: "which I clape a confederacye". La difficulte initiale de Lowth tient donc au
fait que ce sens etait vieilli a son epoque.
     A Ja presence de i;"!~T,I en 14, Duhm a objecte que Yahve ne peut etre a Ja fois
un sanctuaire et une pierre d'achoppement. Cela entra1ne deux remarques. D'abord
que l'atna~ separant ce mot du suivant souligne qu'il s'agit de deux eventualites
placees en contraste. Ensuite, que l'on retrouve Je meme contraste encore plus abrupt
a l'interieur de l'expression 1il!i:;11~ 1:t.:l qui suit. Le Seigneur en tant que "roc" est Je
refuge absolument sür. Or il se· trouvera devenir Je "roc sur lequel on trebuche".
Lohfink (Isaias 103) a bien note le caractere surprenant de ce rapprochement. D'autre
part, l'authenticite de ;ii;,'!i?I:! en 13 est confirmee par 29,23 ou l'on retrouve ce hifil
de llilj7 lie (comme ici) au hifil de y1y. Or Ja critique litteraire admet d'ordinaire que
cet autre texte depend de celui-ci.
     II n'existe en taut cas aucune base textuelle pour unifier /es quatre cas qui nous
concernent sur Ja base de J'une ou J'autre des deux racines que Je *My atteste.

Interpretation proposee :
     En 8,6 nous avions considere comme preferable de comprendre saus il!i] Dli] Je
royaume du nord et les partisans qu'il pouvait avoir en Juda, c'est-a-dire ·ceux· qui

                                            58



---
## Page 152

                                       Is 8,13-14

plai;aient dans une politique d'alliance regionale leur esperance de resister a l'expan-
sion assyrienne. II est evident que des oracles comme ceux de 7,18-20 au bien le nom
de Prompt-Butin-Proche-Pillage donne par Isa·ie a son fils devaient etre interpretes par
"ce peuple" comme une col/usion avec l'envahisseur assyrien. On devait donc conside-
rer les interventions d'Isa"ie comme une conspiration en faveur de l' Assyrie. Aussi
Isa"ie precise-t-il que Je danger ne reside pas dans cette pretendue conspiration, mais
dans le fait que, si /'an ne sanctifie pas Je Seigneur, celui-ci, au Jieu d'offrir un sOr
refuge, deviendra une pierre d'achoppement pour Israel et Juda. Et il ajoute ( vs 18)
que, loin d'@tre les agents d'une conspiration, lui et les enfants que le Seigneur lui
a donnes sont (par leurs noms) des signes et des presages en Israel, de la part du
Seigneur Sabaot qui reside sur le mont Sion.


8,21 R~ [B] M Sym V// expl: T / assim 19: G / incert: 1Q-a S

Options de nos traductions :
     RSV ("through the land") et TOB ("le pays") notent qu'elles explicitent le mot
"pays" qui n'est pas dans le *M.
     J ( "dans le pays") et RL ( "im lande") explicitent de melme, sans note.
     NEB traduit par "over them", Brockington precisant que cela suppose une vocali-
sation rf.:1..

Origines des corrections :
     Deja Yefet ben Ely et Radaq explicitaient le mot "pays" dans leurs commen-
taires. Parmi les traducteurs du XVIe siecle, ce mot a ete explicite (avec au sans indi-
cation de son caractere adventice) par Pagnini, Vatable, Münster, Calvin, Chäteillon,
Ge, Tremellius, Pasteurs.
                                        a
     La conjecture de NEB remonte, travers Driver (Isaianic 45),         a
                                                                         Ginsberg ( AI-
Jusion).

Les temoins anciens :
     1Q-a, identique au *M, etait-il lu comme suffixe masculin au feminin?
     La melme incertitude plane sur la graphie de la *S, quoique le point diacritique
du ms Ambrosianus, la vocalisation de Sionita et l'apparat de Diettrich s'accordent
sur son interpretation en feminin. Ephrem explicite lui aussi l'antecedent "pays",
comme le fait le *T.
     La *V (per eam) appuie clairement le *M.
     Sym traduit t~ autou. Comme l'indique le contexte en lequel il est cite par Pro-
cope, ce pronom a pour antecedent la Lai (en hebreu feminin, mais en grec masculin).
Sym a donc lu le *M. Le fait qu'il l'ait traduit par un masculin est une exigence pure-
ment translationnelle.
     Comme NEB le fera, le *G faisait deja de J.y11 nl!Jj7l le sujet du verbe. En ces con-
ditions, sa traduction de nJ. par ltp' tlµa~ (comme Ja mise a la 2e pers. du pi. de trois
verbes de ce vs) est une assimilation au suffixe et au verbe a la 2e pers. du pi. de
B,19.

                                          59


